Les Deux Lilith : Lilith l’Aînée, Lilith la Jeune

Les Deux Lilith. Extrait du chapitre X du livre The Hebrew Goddess par Raphaël Patai. Third enlarged edition. Traduction, Arad-Ishtar.

L’idée qu’il existe de nombreuses Lilith est, comme nous l’avons vu, très ancienne. Dans les textes d’incantation Babyloniens, des Lili-s mâles apparaissent, en sus des Lilith femelles, et sont les héritiers des démons mâles et femelles sumériens du IIIème millénaire avant JC, du même nom. Néanmoins, il restait aux Kabbalistes du XIIIème siècle à scinder en deux la personne de Lilith elle-même et à faire la distinction entre l’Aînée et la Jeune.

Dans les écrits de R. Isaac Hacohen, le Kabbaliste espagnol qui prospéra à la moitié du XIIIème siècle, nous lisons que la Lilith qui naquit androgyne avec Samaël et qui devint la femme de ce « Grand Prince et Grand Roi des démons », est Lilith l’Aînée. En plus de Samaël, d’autres démons partagent le lit de cette Lilith Aînée qui est (et c’est le plus remarquable) « une échelle sur laquelle on peut monter les échelons de la prophétie ». Cela ne signifie qu’une chose : Lilith peut aider ceux qu’Elle préfère (ou qui gagnent la maîtrise sur Elle) pour s’élever vers les pouvoirs prophétiques ou les atteindre effectivement.

Qafsefoni est une autre figure numineuse introduite dans cette mythologie. Le Prince des Cieux, dont la femme est Mehetabel, la fille de Matred83. La fille de ce couple mystérieux est Lilith la Jeune. Il semble cependant y avoir quelques confusions entre Lilith la Jeune et Lilith l’Aînée, parce que c’est cette dernière qui est appelée Tzefonit (« Celle qui réside au Nord »), qui ferait d’elle, et non pas Lilith la Jeune, la fille de Qafsefoni : « Sachez que toutes jalousie et altercations entre les Princes de la Querelle et les Princes de la Paix… sont le fait de Samaël et de Lilith, qui est appelée Habitante du Nord (Tzefonit), comme il l’est écrit, « C’est du Nord que le Mal doit éclater. »84. Tout deux (Samaël et Lilith) sont nés spirituellement en tant qu’androgynes, correspondant à Adam et Ève – le dessus et le dessous des deux figures jumelles. Et Samaël et Lilith l’Aînée, qui est la même que Tzefonit, sont désignés comme l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal… »85

Le même auteur de la moitié du XIIIème siècle, Isaac HaCohen, affirme également « qu’en de rares occasions Qaftzefoni s’accouple avec une créature dont le nom est Lilidhta, lui obéit et l’aime, » qui ressemble de façon mystérieuse à Hagar l’Égyptienne ; mais il ne peut être établi que cette Lilidtha est identique à la propre fille de Qaftzefoni, Lilith la Jeune.

Lilith la Jeune devint l’épouse d’Ashmodai, le Roi des démons, et de cette union naquit le grand prince Harba di Ashm’dai (« l’Epée d’Ashmodai »), qui règne sur 80000 démons de la destruction et de nombreux autres démons de même lignée. Cependant, « Lilith la Jeune, qui a la forme d’une belle jeune femme de la tête au nombril, est un feu violent du nombril vers le bas – telle mère telle fille – » suscita le désir de Samaël. Ceci causa une vive jalousie entre Samaël et Ashmodai ainsi que des combats incessants entre Lilith la Jeune et l’épouse de Samaël, Lilith l’Aînée.86

Quelques trois siècles après Isaac HaCohen, Moïse Cordovero (I522-I570), à la tête des Kabbalistes de Safed, reparle du mythe des deux Lilith en ajoutant quelques détails intéressants : Lilith l’Aînée, dit-il, dispose de 480 bandes de démons sous son commandement, le nombre provient de la valeur numérique des lettres L Y L Y T (30, 10, 30, 10, 400) formant le nom de Lilith. Le jour du Grand Pardon, Lilith l’Aînée marche dans le désert, et en tant que démon des hurlements – son nom provient du verbe Y L L, crier – et passe la journée là à crier. Samaël, cependant, a aussi une concubine nommée Mahalath la fille d’Ishmaël87. Elle a à sa disposition 478 bandes de démons – à nouveau les lettres de son nom donne la clef de ce nombre (M H L T = 40, 8, 30, 400) – et « elle va et chante une chanson et un hymne dans la Langue Sainte. Et lorsque les deux se rencontrent, elles se combattent, le jour du Grand Pardon, là dans le désert, et elles se raillent l’une l’autre, jusqu’à ce que leurs voix s’élèvent dans les cieux et la terre tremble sous leurs hurlements. Et tout cela est arrangé par Dieu pour qu’elles ne puissent pas porter des accusations contre Israël [le jour du Grand Pardon]…

Lilith la Jeune est aidée dans son combat contre Lilith l’Aînée par sa propre mère Mehetabel88.

Le motif mythologique d’inimitié entre Lilith et ses suivantes-démones, et l’avantage résultant pour Israël le jour du Grand Pardon, est également traité par d’autres Kabbalistes du XVIème siècle. Abraham Galente (mort en 1560 ou 1588), un Kabbaliste important de Safed et contemporain de Moïse Cordovero, raconte l’histoire entière de la rencontre annuelle dans le désert entre Lilith et Mahalath, mais donne une caractérisation quelque peu différente des deux démones principales : Mahalath, selon lui, monte par son nom qu’elle a été une danseuse compulsive : tandis qu’elle marche dans le désert à la tête de ses bandes d’anges destructeurs, « elle va et danse et tournoie » jusqu’à ce qu’elle et Lilith tombent l’une sur l’autre et mènent un combat acharné89.

Les bandes de Lilith, et sans doute Lilith elle-même, étaient imaginées à cette période comme étant couvertes de poils de la tête aux pieds, incluant les visages, mais avec le crâne chauve. Leurs quatorze noms provenaient directement de textes incantatoires plus anciens90, sont : Lilin, Abito, Abizo, Amo(z)rpho, Haqash, Odam, (I)kephido, Ailo, Tatrota, Abniqta, Shatrina, Kalubtza, Tiltoi, Pirtsha91.

Mais pour en revenir aux deux Lilith, cette idée est mise en avant sous une forme différente par Hayyim Vital (1543-1620), un Kabbaliste de Safed et disciple principal d’Isaac Luria. Il explique que la « Lilith à la nuque raide » originale était le « costume », qui est l’enveloppe, la part extérieure et mauvaise d’Ève, la femme d’Adam. Mais il poursuit en disant, « il y a une Lilith encore plus externe (c’est à dire, plus mauvaise), qui est la femme de Samaël. » Par la suite, ce n’est pas clair, est-ce que Vital parle de la première ou seconde Lilith lorsqu’il dit que « c’était un ange qui a été chassé des cieux et qui a été nommé « la flamme de l’épée tournoyante »92, c’est à la fois un ange et un démon appelé Lilith. Et puisque la femme règne sur la nuit, et les démons aussi, elle est appelée Lilith (c’est à dire la « Nocturne »)93.

La notion selon laquelle Lilith règne la nuit remonte au Zohar où l’expression Biblique « terreurs nocturnes » (pahad ba-leloth)94 est explicitée comme étant : « Samaël et sa femelle », c’est à dire Lilith95. Ce qui est plus intéressant, cependant, dans la pensée de Vital, c’est qu’il voyait la Lilith et l’ange comme interchangeables, comme apparaissant une fois sous la forme de l’un, une fois sous la forme de l’autre, comme rendus tangibles par la flamme de l’épée tournoyante. Nous devons rappeler que dans des textes incantatoires de Nippur datant du VIème siècle de notre ère, le même numen est appelé une fois « Lilith Buznai » et une autre fois « ange Buznai »96. La même idée est sous-entendue dans un passage contenu dans la littérature Zoharique elle-même qui se lit : « Venez et Voyez : la Shekhina est parfois appelée la Mère, parfois la Femme-Esclave (c’est à dire Lilith), et parfois la Fille du Roi. »97

En d’autres mots, les circonstances déterminent si une seule et même essence divine féminine prend la forme d’un numen bon ou mauvais. Et, puisque les circonstances changent constamment, la déesse apparaît une fois comme bonne, une autre comme mauvaise. Dans une formulation différente de l’idée, Lilith apparaît comme la « nudité » de la Shekina, dont l’aspect prédomine à l’époque de l’exil d’Israël : « Lorsque Israël fut exilé, la Shekhina partit aussi en exil, et c’est la nudité de la Shekhina. Et cette nudité est Lilith, la mère d’une multitude mélangée. »98

  1. Cf. Genèse 36:39

  2. Jérémie 1:14.

  3. Cf. G. Scholem, Tarzbitz, vol. 5

  4. Cf. Scholem, « Kabbaloth R. Ya’aqobh weR. Yitzhaq. » Madda’e haYahaduth, vol. II, Jerusalem, 1927, pp. 251, 255, 255, 258, 260-1. Cette jalousie dans la famille des divinités mauvaises reflète celle que la Déesse Mère éprouve lorsqu’elle voit l’amour infini que Dieu le Père ressent pour leur fille la Matronite, cf. ci-dessus pp. 126-27.

  5. Cf. Genèse 28:9.

  6. Moïse Cordovero, Pardes Rimmonim, Cracow, 1591, Gate 25, ch. 5, p. 186d ; Gate 26, ch. 8, pp. 188d.

  7. Abraham Galante, Sefer Qol Bokkim, Venise, 1589, p. 15, aux Lamentations 1:5.

  8. Cf. ci-dessus, p. 227

  9. Emeq haMelekh, 140b.

  10. Genèse 3:34

  11. Hayyim Vital, Sefer Etz Hayyim, Koretz, 1784, p. 129d

  12. Cant. 3:8

  13. Zohar ii. 163b

  14. Cf. ci-dessus, p. 228

  15. Zohar Hadash Tiqqunim, Warsaw : Lewin-Epstein, no date, p.117a top.

  16. Zohar i. 27b

 Lilith la Jeune, qui a la forme d'une belle jeune femme de la tête au nombril, est un feu violent du nombril vers le bas

Lilith la Jeune, qui a la forme d’une belle jeune femme de la tête au nombril, est un feu violent du nombril vers le bas

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2 réflexions sur “Les Deux Lilith : Lilith l’Aînée, Lilith la Jeune

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