Lilitû, l’hiérodule d’Ishtar

Siegmund Hurwitz, dans son livre Lilith, the first Eve, présente Lilith sous deux aspects spécifiques. Le premier est relié à la déesse et démone Lamasthû dont j’ai déjà parlé dans un billet précédant. Le second à la déesse Inanna – Ishtar. C’est ce dernier qui est, à mes yeux, le plus intéressant. Peut-être le point de départ pour tout ceux qui cherchent à construire un culte moderne et personnel à Lilith. Ici, elle représente la jeune fille délurée, libre sexuellement, mais surtout elle est celle qui connait les secrets de la sexualité sacrée, de l’hiérogamie, et ce, même avec n’importe quel étranger puisque capable de voir le Divin en lui !

Lilith, l’hiérodule d’Ishtar (image : Libellune).

Voici la première partie de la traduction. Les autres suivront. Enjoy !

À l’instar de son aspect « Lamashtûien » (de la déesse démone Lamasthû), c’est à dire, en outre son rôle de démone voleuse d’enfant, infanticide et de redoutable mère dévorante, Lilith manifeste une caractéristique totalement différente. Cet autre trait (qui apparaît plus tardivement et qui fait presque totalement défaut à Lamasthû) correspond à son rôle de déesse qui détourne les hommes du droit chemin et les séduit. C’est Ishtar, une autre déesse babylonienne qui personnifie davantage ce rôle. En effet, dans la mythologie babylonienne, cette déesse est quasiment le prototype de la grande séductrice, nous pouvons également parler chez Lilith, d’un aspect « Ishtarien ».

Contrairement à Lamashtû, Ishtar n’a pas une personnalité claire, nettement définie. Elle est beaucoup plus vague, beaucoup plus énigmatique, et a acquis différents traits, en fonction de la région où elle était vénérée. Elle aussi a des aspects de la grande déesse-mère, mais comme reine des cieux, elle est l’opposée totale de la Lamasthû chtonienne. A travers tout l’Orient, elle est la déesse de l’amour sensuel, de la luxure et de la séduction. Par conséquent, elle est la déesse tutélaire des prostitués et surtout des prostitués du temple (Hiérodules) qui servent son culte. Lilitû, également, est décrite dans un texte babylonien comme une prostituée du temple d’Ishtar. Cette caractéristique particulière se trouve déjà dans des textes sumériens plus anciens (1) dans lesquels Inanna (qui correspond à l’Ishtar babylonienne) a envoyé Lilitû, la belle et séduisante prostituée, non mariée, dans les rues pour raccoler les hommes et les dévoyer. C’est pourquoi Lilith est aussi appelée « la main d’Inanna ».

Les Hiérodules qui servent Ishtar sont presque toujours nommées ishtaritûs, c’est à dire, les femmes qui appartiennent à Isthar. Par ailleurs, Ishtar elle-même est appelée qadisthu, c’est à dire, la prostituée sacrée. En Israël antique, le temple des prostituées était appelé qedeshot, c’est à dire, femmes sacrées. A l’origine, le mot hébreu q-d-sh signifiait quelque chose comme « isolé » (en particulier de la sphère profane, et appartenant au sacré). De là, provient le deuxième sens du mot et s’applique à quelque chose de « saint ».

Les cérémonies orgiaques avaient souvent lieu dans le cadre du service d’Ishtar. Hérodote (*) rapporte qu’en Babylonie toute les vierges devaient se donner une fois dans leur vie à un étranger et sacrifier leur virginité en échange d’une somme d’argent. Cependant, ceci n’était considéré en aucune manière comme de la prostitution car l’étranger représenté manifestement le dieu. Alors que l’étranger couchait avec elle, cette consommation devenait un hieros gamos (mariage sacré), à travers lequel la vierge était symboliquement consacrée comme épouse du dieu.

Aphrodite Parakyptusa est une autre prostituée liée à Ishtar, vénérée à Chypre en particulier, qui s’accoude à sa fenêtre afin d’attirer des amants. De telles représentations de femme à la fenêtre étaient très répandues à travers tout l’Orient. Les gravures d’ivoire phéniciennes tout particulièrement bien connues ont été découvertes à Arslan Tash, Nimrud et Khorsabad. En Babylonie, la déesse en question est appelée Kilili mushirti, c’est à dire, celle qui se penche à la fenêtre. De temps à autre, elle est aussi appelée « la reine des fenêtres ».

Notes de bas de page

(1) S. H. Langdon : Tammuz und Ischtar. Oxford, 1914, p. 74. (Téléchargeable en anglais sur ce site !)

(2) LVTL (lexicon in veteris testamenti libros par Ludwig Koehler et Walter Baumgartner),  cf. q-d-sh

(3) Hérodote : Hist. I 199

(4) J. Gray : Mythologie des Nahen Ostens. Wiesbaden, 1969, p. 69 ; J. Thimme : « Phönizische Elfenbeine in Karlsruhe » in Antike Welt. Zeitschirft ür Archäologie und Urgeschichte. Feldmeilen, 1973, Vok IV, p. 23

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(*) Note personnelle

L’éminent assyriologue, Jean Bottéro, souligne, dans son article L’amour à Babylone pour le magazine « L’Histoire », la méprise d’Hérodote. Je cite :

Ces officiants de l’amour « libre » étaient apparemment nombreux, surtout autour de certains temples. Le bon Hérodote (I, 199) s’y est trompé : surpris de voir tant de créatures offrir à l’encan leurs services, il a cru comprendre qu’il s’agissait de « toutes les femmes du pays » obligées, par une « coutume honteuse », de s’y prêter au moins « une fois dans leur vie »…

L’article entier est passionnant, je vous le recommande chaudement ! On peut le lire sur Google Books.

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La grotte de Lilith

Cela faisait un bon moment que je guettais l’arrivée dans ma boîte aux lettres du livre : Lilith’s Cave, jewish tales of the supernatural. Il s’agit d’un recueil de contes folkloriques juifs choisis et remaniés par Howard Schwartz. J’étais très impatiente de le recevoir, j’avais déjà beaucoup aimé dans le même esprit la Légende des Juifs par Louis Ginzberg (on peut lire le premier tome gratuitement à cette adresse, il est aussi disponible sur Scribd). J’ai pris une photo de l’un des contes. Je pense qu’il est assez lisible pour les lecteurs curieux et bilingue. De toute façon, je prendrais sûrement plaisir à choisir et traduire quelques contes très prochainement !

Ne jamais rester superficiel en se fiant à une couverture un peu triste !

Cliquez sur l’image, l’histoire est relativement lisible.